Une cité numérique dans le Fort
lundi 20 février 2006 | Revue de presse
Journal du dimanche 05/02/06 Site du JDD
« Projet audacieux », « cité du IIIe millénaire » et même « fleuron des nouvelles technologies au rayonnement international ». Les qualificatifs ne manquent pas à la ville d’Issy-les-Moulineaux (92) pour présenter son futur projet urbain d’envergure. Depuis le 27 janvier dernier en effet, André Santini, le député-maire (UDF), jubile. Il a enfin signé un protocole d’accord avec le ministère de la Défense pour la cession du fort militaire de la ville. Depuis plusieurs années, il envisage d’y réaliser un grand chantier immobilier, « avant-gardiste » pour ses supporters, « pharaonique » pour ses détracteurs.
La Défense vient de céder le terrain pour 56 millions d’euros hors taxes. Comme le fort est encore truffé d’obus prussiens datant de la guerre de 1870-1871, la ville a bénéficié d’une remise de 7,6 millions d’euros pour s’acquitter des travaux de dépollution du site à la place du ministère.
Les 12 hectares bordés de fortifications devraient ensuite accueillir 1200 logements ainsi que des équipements collectifs, tandis qu’une partie des 17 000m2 jouxtant le fort à l’extérieur sera exploitée par le ministère de la Défense afin d’y abriter le futur siège de la Direction générale de la gendarmerie nationale.
Pour le reste, André Santini voit les choses en très grand pour ce qu’il appelle son « éco-fort numérique ». Outre la construction d’une école, d’une crèche, d’un centre d’accueil pour autistes et d’un boulodrome, il s’est inspiré de concepts étrangers appelés « U-City » (pour Ubiquitus-City), comme à Stockholm, Greenwich ou Brême : des immeubles futuristes interconnectés bénéficieront tous d’un câblage multimédia, d’une liaison internet très haut débit ou d’e-commerces reliés aux habitations…
Le tout emballé dans une architecture singulière de bâtiments aux formes arrondies, avec des toits en dos de souris. Petit supplément écolo : le site bannira les voitures, rangées dans de grands parkings souterrains. Un petit système de bus interne transformerait le fort en « village américain », selon André Santini. Cette technologie respectera les normes de Haute Qualité environnementale (HQE) comme le recyclage des eaux de ruissellement, la régulation de la température des appartements, un faible effet de serre, pas d’énergie nucléaire ou le tri sélectif. Le tout pour la modique somme de 65550 € le mètre carré…
Les promoteurs les plus prestigieux sont sur les rangs pour se partager le gâteau, comme Bouygues Immobilier, BNP Immobilier ou Kaufmann & Broad… Le quart des logements sociaux prévus sur le site devraient être occupé par le personnel de la gendarmerie.
Cerise sur le gâteau : le moyen de transport. André Santini a opté, en concertation avec la RATP, pour la création d’un téléphérique reliant le fort, situé sur les hauteurs de la ville, à la station de métro Marie-d’Issy. Long de 830 mètres, il pourrait transporter jusqu’à 480 voyageurs par heure. Pour un coût estimé entre 8 et 10 millions d'euros.
Mais ce grand déballage numérique aux portes de Paris n’est pas du goût de tout le monde. L’Association des locataires de la résidence du fort, l’Alref, reste vigilante. Le projet du maire nécessite la destruction d’un immeuble de 80 familles de militaires pour la plupart. « Il n’est pas sûr que nous puissions être relogés dans la ville au même loyer que celui que nous payons actuellement, explique-t-on à l’Alref. Nous gênons l’opération financière du maire, car notre immeuble bloque la vue sur la tour Eiffel, vue qui ferait augmenter le prix du mètre carré, c’est tout ! Nous sommes en quelque sorte des dommages collatéraux d’un projet pharaonique au service des privilégiés. »
« C’est un vulgaire projet immobilier bien enveloppé par un bon architecte, déplore Laurent Pieuchot, élu (PS) d’opposition. Les logements sociaux seront réservés à la gendarmerie. Ce lieu historique était l’un des derniers grands espaces d’aménagement du secteur. Il sera privatisé, en accession privée majoritairement… C’est une vraie logique de discrimination sociale ! » L’opposition aurait préféré y voir un espace de respiration avec moins de logements, une fondation d’art contemporain et des jardins potagers familiaux ouverts à tous. Mais début 2008, les travaux qui commenceront ébaucheront les fondations de l’éco-fort numérique…
Charlotte Langrand
